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31 octobre 2022 1 31 /10 /octobre /2022 09:27

L'histoire du « premier sommeil » et du « deuxième sommeil » contient des leçons surprenantes sur la vie préindustrielle, et nous révèle une surprenante anxiété du XXIe siècle au sujet des insomnies. Il serait aussi faux de croire que le sommeil était idéal dans le passé.

Des millions de personnes souffrent de réveils de milieu de nuit qui peuvent durer des heures. C’est ce que l’on nomme le sommeil segmenté.

Dans l'Europe prémoderne, et certainement depuis bien longtemps, les gens s'endormaient régulièrement à la tombée de la nuit et se réveillaient vers minuit, pour se rendormir quelques heures plus tard, jusqu'au matin. Il semble que personne ne s’inquiétait de cet état de fait, les nuits hachées étaient la norme. Puis avec les temps modernes, le sommeil continu est devenu la norme, ou plus exactement, il a été considéré comme devant être na norme.

Roger Ekirch est un historien du sommeil qui a effectué des recherches sur le sommeil segmenté dans divers pays. Il a constaté que ce type de sommeil est mentionné dans de nombreux ouvrages européens depuis 1600. Il en a aussi obtenu la preuve dans les récits, contes et bibliothèques d’Afrique, du Moyen-Orient, d’Asie du Sud et d’Amérique latine.

Lorsque le sommeil était divisé en deux actes, les gens étaient créatifs pendant l'entracte. Ils n'avaient ni anxiété ni plainte à ce sujet et n’aurait pas songé en parler à un médecin. Ils en profitaient pour s’occuper à diverse taches. Pendant cette période de « dorveille » ou de "veille-sommeil", les gens se levaient pour faire pipi, traînaient près du feu, avaient des relations sexuelles ou priaient. Ils réfléchissaient à leurs rêves et se mêlaient au monde spirituel, à la fois divin et diabolique. Dans les années 1540, Martin Luther a écrit sur ses stratégies pour éloigner le diable : "Presque chaque nuit quand je me réveille... je le chasse instantanément avec un pet."

Les spécialistes actuels du sommeil utilisent volontiers les recherches d’Ekirch pour suggérer que le sommeil segmenté (ou biphasique) est ancien, et que le sommeil monophasique est un phénomène nouveau, et donc que les dormeurs d’aujourd’hui dorment mal.

Le sommeil préindustriel n'avait rien de romantique. La mort a menacé notre sommeil pendant des siècles. La criminalité nocturne était endémique, les maisons étaient un piège mortel, elles étaient vulnérables au feu, aux fuites du toit, à la chaleur ou au froid épouvantables, et à ce qu'Ekirch appelle « le tiercé gagnant de l'entomologie moderne : puces, poux et punaises." Quant à cette dorveille, c'était une deuxième journée de travail pour de nombreuses femmes, qui se levaient à minuit pour terminer les tâches ménagères.

Avec la révolution industrielle, la lumière, la caféine, les horloges et surtout les horaires de travail, la fatigue a progressivement installé un sommeil monophasique. En Occident, l’économie en plein essor a fait de la productivité une vertu et a inculqué un sens croissant de la conscience du temps. Au milieu des années 1800, les mouvements « Early Rising » avaient décollé en Angleterre et en Amérique. De nouvelles lumières artificielles retardaient l'heure du coucher, tandis que les nouveaux horaires d'usine exigeaient un réveil précoce. L’éclairage a également modifié nos horloges internes.

Chaque fois que nous allumons une lumière, c’est comme si nous prenions une drogue qui affecte notre sommeil, a déclaré Charles Czeisler, spécialiste du sommeil à Harvard. Lorsqu'une étude des années 1990 à l'Institut national de la santé mentale a privé une cohorte de sujets masculins de lumière la nuit, leur sommeil s'est segmenté au bout de quelques semaines.

Le sommeil segmenté serait donc naturel à l'humanité, et la révolution industrielle et le capitalisme moderne auraient ont détruit de mode de repos idéal.

La réalité est différente, car il n’existe aucune méthode universelle de sommeil et la diversité humaine concerne tous les aspects de la vie. Une étude de 2015 sur les sociétés de chasseurs-cueilleurs en Tanzanie, en Namibie et en Bolivie a révélé qu’ils ont toujours eu un long sommeil monophasique. Une étude de 2017 a révélé qu'une société rurale à Madagascar pratiquait le sommeil segmenté. Deux ans plus tard, une étude a révélé que les résidents autochtones de Tanna, dans le Pacifique Sud, avaient en majorité un sommeil ininterrompu.

Même au sein de l'Europe préindustrielle, le sommeil était variable. Les modèles de sommeil dans les cultures non occidentales semblent avoir été beaucoup plus diversifiés que ceux en Europe, mais ils étaient diversifiés partout.

Il n'y a aucune preuve que le sommeil était universellement segmenté, et il y a aussi peu de preuves que le sommeil segmenté est meilleur. Une méta-analyse de 2021 d'études sur les horaires de sommeil biphasique a révélé que les sujets à sommeil segmenté rapportaient en fait une qualité de sommeil inférieure et passaient plus de temps en phases de sommeil léger. Une conclusion raisonnable est que le sommeil biphasique est comme la recherche de nourriture anarchique : les deux ont peut-être bien servi certaines populations anciennes de temps en temps, mais aucun d'eux n'offre une solution claire aux problèmes modernes.

Ekirch, en tant qu'historien, pense qu’à aucun moment de l'histoire les conditions de sommeil humain n'ont été meilleures qu'aujourd'hui. Comparé à 99% de nos ancêtres, nous avons de meilleurs lits, de meilleures couvertures, de meilleures maisons et moins de parasites nocturnes. Si le but du sommeil est le bien-être mental et physique, il y a de très bonnes raisons de croire que le sommeil ininterrompu permet de mieux atteindre ce résultat.

Cette histoire du sommeil préindustriel et postindustriel nous livre un message simple, court et cohérent : le sommeil est adaptable et il s'améliore avec la routine. Différentes astuces fonctionnent pour différentes tribus, mais en fin de compte, nous sommes une espèce diversifiée, unie par un rythme circadien commun qui aspire à la cohérence.

Le sommeil est très flexible, et le corps aime vraiment la routine. Trouvez ce qui fonctionne pour vous et maintenez cette routine.

Il ne faut pas être obsédé par son sommeil, suivre sa qualité sur des appareils sophistiqués ou lire trop de conseils saugrenus sur ce qu’il faut faire et ne pas faire. Vouloir à tout prix optimiser son sommeil peut se retourner contre soi en créant une pression pour résoudre le problème de l'éveil. Comme tout insomniaque le sait, essayer de s'endormir est un paradoxe autodestructeur. L'insomnie est une bête qui se régale de sa propre anxiété auto-générée.

Mais le simple fait de connaître l'histoire du sommeil segmenté peut être un soulagement. Il y a de plus en plus de témoignages d'Amérique du Nord, d'Europe occidentale et d'Australie selon lesquels la connaissance de la normalité de ce sommeil segmenté a contribué à atténuer l'anxiété, permettant à certaines personnes de se rendormir plus facilement.

selon Luc Perino

 

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