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31 mars 2018 6 31 /03 /mars /2018 09:23

8ème colloque international de l’Association Parole bégaiement

 

L’Art de « l’ouvrir » : de la peur à l’expression

Dialogue entre une orthophoniste et un psychiatre

Juliette Dechassey – Jean-Christophe Seznec

Juliette : Nous vous proposons un point de vue au travers d'un dialogue entre une orthophoniste et un psychiatre.

Le contexte est le suivant : une personne qui présente un trouble de la fluence, un bégaiement ou un bredouillement, prend rendez vous avec moi, orthophoniste. Lors de notre première rencontre, j'observe qu’elle arrive et se présente avec sa souffrance et ses peurs, bien sûr mais également avec de fortes attentes à mon égard :  le besoin de trouver des solutions rapidement, l'envie d’une méthode pour contrôler, résoudre ou supprimer le problème. Son langage est souvent "guerrier" car elle espère lutter, vaincre, éradiquer ou éliminer le bégaiement. Ce désir de contrôle se comprend aisément car il est intuitif, naturel et valorisé culturellement. La personne qui bégaie pense que c'est la solution et surtout c'est comme cela que l'orthophonie ("remettre la parole droite"!!) lui a été présentée.

Le premier rendez-vous et les séances qui suivront s’inscrivent à contre-courant de ces attentes : nous proposons au patient de s’arrêter, de ralentir, d’observer, de prendre le temps de se rencontrer pour explorer et  voir comment le bégaiement fonctionne dans sa vie et quelles sont les stratégies qui ne fonctionnent plus et le maintiennent "coincé" dans ses difficultés.

Comme nous n'avons pas le pouvoir de supprimer le bégaiement, nous l'invitons alors à s’engager dans un processus actif de changement et à envisager ses difficultés autrement, à changer ses interactions avec le bégaiement… La thérapie ACT s’inscrit dans ce projet-là, Peux-tu nous expliquer comment la thérapie ACT est un outil précieux pour les orthophonistes et peut servir de cadre à cette prise en charge ?

 

Jean Christophe : L’ACT est une thérapie comportementale dite de troisième vague. La première a comme objectif de modifier les comportements selon le modèle de Pavlov, la deuxième de proposer une restructuration cognitive afin de ne pas se laisser parasiter pas des pensées automatiques en proposant des pensées alternatives et la troisième, comme la pleine conscience, est centrée sur les émotions et l’instant présent. L’ACT, ou thérapie de l’acceptation et de l’engagement, c’est agir en fonction de ses valeurs. C’est aussi accepter ce qui est hors de son contrôle personnel pour s’engager dans des actions qui enrichissent notre vie pour une vie pleine qui a du sens, tout en acceptant la douleur qu’elle nous apporte inévitablement. Oui, bégayer peut être source d’inconforts, de difficultés et de douleurs pour soi et l’entourage. Cependant lutter contre risque de générer une double peine émotionnelle qui va aggraver les symptômes. Le piège est de fantasmer et désirer une élocution parfaite qui n’existe pas dans la réalité. La première étape est d’accueillir ce trouble qui se présente à nous pour apprendre à composer avec, l’apprivoiser et le négocier tel un surfeur qui négocie la vague qui se présente à lui.

 

Juliette : La problématique de l’enfant, l’adolescent ou l’adulte qui bégaie s’articule, se maintient et se complexifie autour des stratégies de contrôle mises en place pour ne pas bégayer, pour camoufler le bégaiement. Ces stratégies ont également pour fonction de ne pas faire l’expérience des émotions inconfortables et désagréables en lien avec le bégaiement (comme la honte, la colère, le malaise, le sentiment de perte de contrôle ou de crédibilité et bien sûr l’anxiété).

En ce qui concerne l’anxiété, le patient n’a souvent pas pris le temps de questionner sa peur : il identifie facilement qu’il a peur de s'exprimer, de bégayer ou de la moquerie mais quand il vient la regarder de plus près, quand il a le courage de la regarder dans les yeux, il peut mettre à jour la peur du jugement, des réactions de l'autre et plus profondément, comme disait Joseph Sheehan, la "peur d’être perçu comme quelqu’un qui bégaie". Il parlait aussi d’un « conflit de rôle ».

 

Jean Christophe : Le contrôle de notre intériorité ne fonctionne pas. Nous pouvons contrôler ce qui est à l’extérieur de nous comme mettre un pull quand on a froid mais on ne peut pas contrôler ses pensées et ses émotions. Faites l’expérience : ne pensez pas à un éléphant rose. Immédiatement, on y pense alors que cela n’était pas à notre esprit 5 mn avant. Essayez d’avoir une joie immense dans les 2 mn afin de toucher un million d’euros. Vous n’y arriverez pas. Le contrôle fonctionne comme le syndrome de la savonnette, plus on veut la contrôler plus elle nous échappe. Le problème des parents est que leur métier de parent est un métier difficile et anxiogène. Personne ne sait comment faire. Il s’agit d’un métier d’ajustement contextuel. Alors quand en plus votre enfant bégaie, cela majore l’anxiété de ce métier. Il est donc tentant de mettre tout en place pour essayer de contrôler avec l’envie de demander à votre enfant d’être plus parfait que la moyenne des enfants. Cela crée une pression qui risque de majorer les troubles ou de faire obstacle au traitement. Le métier de parent comme d’orthophoniste est un métier de sherpa pour accompagner l’enfant dans l’apprivoisement de son élocution et l’apprentissage d’un art oratoire. Pour faire cela, il est nécessaire de sortir du résultat qui est source d’anxiété pour se concentrer sur le chemin.

 

Qu’est ce que le conflit de rôle ?

 

Juliette : Joseph Sheehan disait en s’adressant aux personnes qui bégaient : « ta peur de bégayer repose largement sur ta honte et ta hantise du bégaiement. La peur découle également de cette drôle de comédie que tu joues en prétendant que ton bégaiement n’existe pas ». J'évoque ici la personne qui bégaie et qui ne fait pas état de son bégaiement ou de sa difficulté quand elle parle en se comportant comme si de rien n'était. Cette absence de métacommunication peut entraîner une gêne entre les partenaires de l'échange (celui qui écoute ne sait pas comment se comporter et ne sent pas autorisé à aider, ce qui est intuitif en présence d'une personne en difficulté). Peux-tu nous donner ton point de vue sur notre fonctionnement émotionnel et plus particulièrement sur la peur ?

 

Jean Christophe : Les émotions sont des outils adaptatifs. Elles nous informent de nos besoins et nous donnent de l’énergie pour satisfaire nos besoins. Forest Gump a, à un moment, une grosse émotion, il court pendant trois ans pour purger cette émotion. Une fois que cela va mieux, il s’arrête et revient à la maison. Aussi devant une émotion, demandons-nous quel est le besoin qui n’est pas satisfait et que puis-je faire de l’énergie qu’elle procure. Il est aussi nécessaire de savoir si le besoin qui s’exprime et qui n’est pas satisfait est un besoin réel ou un besoin induit parce que l’on a jugé une situation. Beaucoup d’émotions sont dues au fait que l’on juge notre vie et que l’on n’accepte pas la réalité. D’ailleurs dans les 4 accords Toltèques une des attitudes est d’aller à la recherche de la réalité. Enfin, la peur est un sentiment qui se traverse. Le bonheur est toujours de l’autre coté de la peur. Pour utiliser une autre métaphore, lorsque l’on se baigne en Normandie, au début elle est froide ensuite elle est bonne ! Beaucoup de choses sont ainsi. Lorsque l’on s’engage, au début ce n’est pas confortable. Nous devons composer avec des émotions et notre machine à penser qui nous raconte des choses pas toujours agréables qui peuvent faire obstacle, ensuite cela va mieux. A chacun de trouver le courage de traverser les émotions et plus particulièrement la peur. 

 

http://docteur-seznec.over-blog.com/article-ce-que-nous-apprends-forrest-gump-120372683.html

 

Juliette : Quand nous recevons des enfants, notre prise en charge est spécifique dans le sens où la problématique est double : celle de l’enfant et celle des parents. C’est l’enfant qui bégaie mais pas forcément lui qui souffre le plus. L’enfant n’a pas encore peur de bégayer mais ses parents ont peur de son bégaiement. Ils sont souvent très angoissés, se sentent coupables, s’inquiètent pour l’avenir : leur enfant va être moqué, rejeté, ne sera pas heureux.

La prise en charge est double également.

 Les parents sont souvent très investis voire trop dans l’éducation de leur enfant, ils veulent contrôler, être rassurés et se retrouvent très impuissants. Tu utilises une métaphore intéressante pour parler de ce que vivent les parents ?

 

 Jean Christophe : En thérapie ACT, nous utilisons beaucoup les métaphores. Elles éclairent notre chemin.  Une métaphore vaut tous les discours car une fois que l’on a vu, on ne peut plus ne pas plus voir. En outre, elles nous protègent des discours intérieurs qui nous enlisent. En effet, face à des problèmes, nous avons tendance à nous agiter comme on a tendance à s’agiter lorsque l’on est dans un sable mouvant. Cela n’aboutit qu’à s’enfoncer.

Une métaphore classique est celle de la pensée hameçon. Notre cerveau émotionnel est un dealer de pensées et tente de nous attraper en nous proposant des pensées hameçons. Si on mord à elles, on est happé vers des ruminations ou vers une lecture problématique de la vie. Lorsque l’on a un enfant avec des difficultés, notre inquiétude fabrique de nombreuses pensées hameçons catastrophiques à propos d’un futur que l’on ne connait pas. On se noie dans un imaginaire qui n’existe pas au lieu de se concentrer sur le présent.

 

Juliette : Je voudrais te parler des deux axes de la prise en charge orthophonique de la personne qui bégaie car on y retrouve beaucoup d’ingrédients, de ressources et d’illustrations dans ton livre « Savoir se taire, savoir parler »

Ces deux axes sont complémentaires et tous les deux indispensables. Le premier est la dimension technique du soin, dimension instrumentale : quand nous parlons nous sommes à la fois l’instrument et l’instrumentiste. C’est en fait la pratique de l’art oratoire avec le travail sur le débit de la parole, les pauses, la place de la voix, l’expressivité, la posture, la respiration…. L’approche est très fonctionnelle comme dans l’ACT, car nous observons avec le patient ce qui est fonctionnel dans sa communication et sa parole, ce qui l’est moins et mérite d’être assoupli ou entraîné. Nous observons également ce qui est absurde (fausses bonnes solutions) mais assez intuitif et habituel chez la personne qui bégaie comme forcer ou accélérer au moment des blocages, baisser la voix au risque qu’on lui demande de répéter, faire comme si de rien n’était ou se taire …

J’aimerai que tu nous donnes des conseils pour mieux « l’ouvrir », négocier et surfer la peur de parler, pour reprendre tes expressions.

 

Jean Christophe : L’art de l’ouvrir consiste à accueillir ce qui vient, l’assumer pour en jouer. On dit en ACT qu’il faut regarder la vie comme un coucher de soleil et non comme un problème. Une autre façon de voir les choses est la métaphore du surf : les événements de vie et les émotions sont comme des vagues que nous ne contrôlons pas et qui se proposent à nous. Si nous ne voulons pas nous noyer dans la lutte ou finir comme Brice de Nice coincé sur la plage, nous avons à nous engager dans la mer en « voulant la vague » pour la négocier comme un surfeur dans la direction de ce qui est important pour nous. Le clown est un surfeur free style de l’instant. Il joue et crée de tout ce qu’il est et de tout ce qui se propose à lui. Dans, le fameux documentaire « Tout va bien, le premier commandement du clown », un enseignant en clown dit que « l’on aime l’on admire les acrobates et que l’on aime les clown ». Je ne sais pas vous mais moi je préfère être aimé qu’admirer. Or le clown est riche de ses imperfections, de ses bévues, de ses bides et c’est pour cela que l’on l’aime. On en rit pas de lui de moquerie mais de tendresse. Les techniques de clown sont des techniques intéressantes pour sortir de l’importance de la rééducation orthophonique pour en faire un chemin qui vaut autant que la direction que l’on prend. En outre, elle permet de s’émanciper du résultat qui ne peut qu’induire de l’anxiété.

 

Juliette : L’autre axe est la dimension « acceptation, désensibilisation » où nous accompagnons le patient vers la possibilité de ressentir du plaisir à parler, discuter, débattre AVEC le bégaiement.

Accepter ne veut pas dire être content de bégayer et il n’y a plus rien à faire ! Le bégaiement  est là et déjà là, le patient peut alors le regarder non pas comme un obstacle à son évolution vers la parole qu'il aimerait avoir mais comme un ingrédient de l’amélioration de son aisance dans la conduite de sa parole…  AVEC le bégaiement pourquoi pas ou dans un un premier temps!  Nous l'invitons à considérer le bégaiement comme  tu as conseillé de lire les émotions : écouter et comprendre que le bégaiement vient parler des besoins de la parole : besoin de douceur, de ralentir, de mettre du rythme. Tout comme la peur de bégayer est une invitation à se sécuriser, à la prudence.

Nous l’entraînons à parler de son bégaiement, à l'annoncer lors d'un oral, d'un entretien ou d'un exposé, à s’exposer aux situations qu’il redoute et à comprendre que la confiance en soi vient quand on ose faire ce qui est important pour soi alors que c’est difficile…. Personnellement, quand je commence à aborder le fait que parler du bégaiement va soulager, dissiper la peur et la honte, créer de la sympathie dans l’échange, le patient réagit souvent en me disant « C'est trop compliqué!! C’est afficher une faiblesse !!!!». Qu’est-ce que tu répondrais toi ? ou qu’est-ce que cela t’inspire ?

 

Jean Christophe : Une de mes amies clowns regrettait de ne pas avoir plus de défauts pour pouvoir nourrir son clown. Nos échanges ont fait que nous avons choisi de faire un livre qui s’intitule « Pratiquer l’ACT par le clown » chez Dunod pour partager de nombreux exercices pour jouer de soi et gagner en flexibilité psychologique.

Notamment, Attention à la machine à comparer qui fait que l’on compare son arrière cuisine à la vitrine des personnes que l’on croise. La première étape est d’apprendre à assumer et oser le dire et le partager pour qu’un non-dit ne devienne pas un problème. Voilà j’assume et je partage avec le sourire que je souffre de bégaiement et que je vais faire le mieux possible dans son contexte. Lorsque l’on croise des personnes bienveillantes cela permet de les faire s’ouvrir émotionnellement pour qu’elles aient un regard de tendresse et non un regard de jugement. Les gens sont en miroir de notre attitude.

 

Juliette : Nous n’avons pas encore parlé du fait qu’une grande partie de nos difficultés viennent et se maintiennent de notre impulsivité, c’est le moment de parler de pleine conscience non ?

 

Jean Christophe : En méditation, on dit qu’il faut méditer 15 mn par jour mais quand on n’a pas le temps, il faut méditer 1 heure. Les émotions nous amènent à accélérer car elles ont été mises en place chez l’homme préhistorique pour échapper au tigre à dents de sabres. Maintenant, à ma connaissance, il n’en n’existe plus. Aussi, prenons le temps de ralentir et voir même de commencer à parler et échanger par un silence. Ce silence permet de prendre pleine conscience de l’instant, de se connecter à soi, à son expérience sensorielle et à l’autre pour choisir comment on va s’exprimer selon les circonstances et ses capacités. L’impulsivité fait que les mots vont se bousculer et déborder dans tout les sens. Les vertus du silence et de la pleine conscience ont motivé l’écriture de mon dernier livre avec le metteur en scène Laurent Carouana « Savoir se taire, savoir Parler » aux éditions InterEditions.

 

 

 

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