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12 janvier 2017 4 12 /01 /janvier /2017 21:01

Les enjeux du sport

 

Le sport amène à une normalisation de l’individu. Ce n’est plus l’être qui est en jeu dans la pratique sportive mais le corps robot dans une apologie du faire[i].

 

Sport et enfant

Progressivement la symbolique du sport a évolué du mythe du héros[ii] à une instrumentalisation du pratiquant qui touche tous les âges. On peut même se demander à la vue du volume horaire proposé aux enfants si notre société moderne n'a pas réinventé le travail pour les enfants.

 

En effet, le sport de compétition n’apparait pas adapté à un enfant en deçà de l’adolescence. À cet âge un enfant a besoin de jouer. Les compétitions ne devraient être qu'une opportunité d'expérimentation et détachées de l'enjeu du résultat. Les activités sportives sont un support de jeux permettant leur épanouissement. La notion de compétition est un déplacement du besoin de confrontation qui se joue à l’adolescence dans l'objectif de dire qui l’on est dans le groupe et où l’on se situe. Avant, cela n’est qu’une projection du désir d’adultes qui nient la réalité infantile et qui instrumentalisent l’enfant pour sa propre satisfaction. La comppétition peut être à l'origine d'une pression et d'une tension mentale excessive, avec un envahissement de l'espace psychique, ce d'autant que l’entrée trop précoce dans le monde de la performance amène parfois à un risque de maltraitance lors de séparation trop précoce des parents pour intégrer des pôles sportifs ou à des privations de temps de jeux nécessaires au bon développement de l’enfant.

La pratique du sport tel qu’on l’entend maintenant est plus un travail qu’un jeu. C’est intéressant de voir que notre société interdit le travail pour les enfants en stigmatisant les pays en voie de développement mais enrôle ses propres enfants au travail sportif.

Actuellement, il est très difficile pour un enfant de faire une activité sportive de loisir. Il est immédiatement obligé de s’inscrire dans ce système compétitif pour pratiquer son sport[iii]

  • Des enfants ont été obligés d’arrêter la gymnastique rythmique sportive ou la natation synchronisée car ils ne pouvaient pas participer aux compétitions du fait des exigences scolaires car il n’y avait pas d’alternative en sport loisir.
  • D’autres enfants ne participant pas aux compétitions dans le tennis se retrouve à 20 dans un cours collectif.
  • Dans la gymnastique, des enfants vont à des compétitions le dimanche matin dès 8H.
  • Dans le vélo, les cyclistes sont immédiatement plongés dans le bain de la compétition dès leur inscription.

 

La solitude existentielle du sportif

La pratique intensive du sport isole progressivement l’athlète de son milieu d'origine. Il risque ainsi de perdre l’aspect sécurisant, voire maternant, du groupe d’origine pour évoluer dans un monde de contraintes et de désirs par procuration. Au sein du groupe sportif, un nouveau groupe d'appartenance faussement sécurisant, l’athlète doit faire face à la solitude. Dans le cadre de la pratique du vélo, celle-ci est particulièrement importante puisqu’un cycliste passe une grande majorité de son temps sur la route, entre deux hôtels, loin de sa famille. La vie de celui-ci est souvent une vie d’errance car il n’habite pas près de son équipe  et encore moins près du lieu des courses.

On peut se demander si la consommation de Stilnox[iv] entre deux étapes n’est pas une façon de remplir ce vide que procure la solitude et les aspects dépressogènes de cette vie d’errance masquant une demande de soutien. Le principal contact affectif et de réassurance passe par les soigneurs ce qui leur procure un immense pouvoir.

 

Une vie hors du commun : la mécanique du héros

La pratique d’un sport de haut niveau met l’individu dans une vie "extraordinaire" que cela soit par sa vie quotidienne, les sacrifices demandés, l’isolement mais aussi du fait de la médiatisation et des rémunérations perçues. Le rôle de la famille est déterminant pour permettre cette orientation de vie. Les parents ont souvent insufflé à leurs enfants le goût du sport en pratiquant eux-mêmes la discipline. Une étude américaine[v] (Snyder) a montré une dépendance statistique entre l’intérêt que porte le père au sport avec la participation d’un enfant à celui-ci. L’intérêt de la mère à un sport n’a pas d’influence pour les auteurs. Par contre, si la mère n’a pas su s’effacer, elle peut-être à l’origine de tension avec l’entraîneur.

 

Le sportif est un possible héros car il permet au spectateur de s’identifier. Dans le cadre de l’héroïsme moderne, il s’agit de l’individu qui se singularise en s’extrayant de la masse des anonymes. C’est un héros social car par sa démarche, il réussit à s’arracher de sa destinée commune en inversant sa place que sa naissance lui octroyait. Selon Ehrenberg : « le sport professionnel ne pouvait être qu’une manière de réussir pour ceux qui n’étaient pas destinés à réussir ». Toujours pour cet auteur, ce mécanisme a été l’élément qui a glorifié Pelé car il est « roi dans la mesure où il ne doit rien à sa naissance et tout à lui-même ».

 

Lorsqu’on interroge les coureurs cyclistes, ils nous disent qu’ils font du vélo car c’est « beau ». Comme l’esthétisme plastique du cycliste est discutable (short moulant et maillot bariolé de publicités), la beauté n’est pas matérielle mais symbolique. Un jeune cycliste révèle l’objet de cette beauté qui est du même ressort que ce qu’évoque Ehrenberg [vi]: « Ce qui est beau dans le cyclisme c’est qu’au départ, nous sommes tous égaux. À la fin, il faudra qu’un seul arrive à s’extirper pour arriver à gagner. C’est comme une deuxième chance car dans la vie nous ne sommes pas égaux ».

Au fond dans le cyclisme, les coureurs semblent compulsivement répéter cette course fondatrice qui est celle des spermatozoïdes qui les ont fait naître afin de tenter de changer la donne sur la place qu’ils occupent dans la hiérarchie sociale.

 

La question qui se pose est : qu’est ce qui pousse ces individus à vouloir changer la donne ?

 

Une hypothèse serait de dire que le sportif souffrirait initialement d’un sentiment d’infériorité ou d’éléments dépressifs que l’acte sportif viendrait compenser. En effet, le psychanalyste Alfred Adler pense qu’un certain nombre de comportements humains s’expliquent par ce sentiment d’infériorité. Pour cet auteur, ce sentiment serait compensé par une volonté de puissance qui pousse l’enfant à vouloir se montrer supérieur aux autres. Selon Bauche[vii], la pratique sportive à haut niveau aurait comme fonction de masquer une image intime défaillant afin de restaurer l’image narcissique. L’athlète, en agressant son corps, en le transformant en corps machine, essaierait de satisfaire son désir de toute puissance infantile et de montrer aux autres, son savoir-faire et son savoir être. Il recherche dans ses résultats et ses performances la reconquête de cet état de toute puissance. Il n’arrive pas à « renoncer » à la perfection narcissique de son enfance qu’il n’a pas su maintenir ou transformer.

 Cette hypothèse éclaire la difficulté pour un athlète à renoncer à sa carrière sportive pour entamer sa deuxième vie. La blessure est le mode le plus fréquent l'obligeant l’athlète à renoncer. Brutalement sevré, il peut reprendre pied dans le monde « normal » mais cette rupture, chez des individus qui sont peu dans la parole et surtout dans le faire, rend le deuil difficile et est à l'origine de troubles psychopathologiques dans l'après sport dont on n'a peu d'informations du fait de la dilution de ces athlètes dans la population générale. On retrouve des compensations addictives (alcool, drogues) comme l’a mis en évidence Lowenstein[viii]. En effet, dans les centre de toxicomanie, il existe une surreprésentation en athlète de haut-niveau.

 

La pratique sportive, un enjeu narcissique ?

Dans le cadre de l’hypothèse d’une faille narcissique et d’un désir de restauration de la toute puissance infantile, on peut dire que cela « n’est pas pour rien » que l’on s’engage dans une pratique sportive de haut niveau. Celle-ci ne serait que le symptôme de la relation d’objet qu’entretien l’athlète et de sa fragilité narcissique. L’athlète répond à son désir de connaître et de prouver les limites de son potentiel à travers l’affrontement à un obstacle ou à un adversaire. Cet affrontement est prétexte pour s’affirmer. La satisfaction liée à une performance devant ses objets d’amour (entraîneurs, parents, public) qu’il a introjecté psychiquement qui lui témoigne de l’admiration voire une ovation lui permet de rapprocher un idéal du moi avec un moi idéal. Chez le sportif, la construction de son corps et de son identité s’effectue progressivement à travers le regard de l’autre et du désir de l’autre : partenaires, entraîneurs, public, média. Ce regard est à l’origine d’une excitation libidinale source de plaisir par l’athlète mais aussi d’un sentiment d’être dépossédé de soi. Si l’une des vertus du sport est de réconcilier l’adolescent au regard ambivalent avec son propre corps, le jeune sportif en construction aura à gérer le regard intrusif de l’autre, cette relation exhibitionniste et voyeuriste à l’autre.

 

[i] Carrier C: Le champion, sa vie, sa mort: psychanalyse de l'exploit. Ed Bayard

[ii] BaucheP. Les héros sont fatigués , sport, narcissisme et dépression. Payot, 2004

[iii] Carrier C : L'adolescent champion. PUF

[iv] Seznec J-C : « Toxicomanie et cyclisme professionnel ». Ann Med Psychol 160 : 72-6, 2002.

 

[v] Snyder E., Spreader E. : Family influence and involvement in sport, Research Quarterly 44 (3): 249-55, 1973

[vi] Ehrenberg A. : Le culte de la performance. Calmann-Lévy. 1991.

[vii] Bauche P. : Les héros sont fatigués, sport, narcissisme et dépression. Payot, 2004.

[viii] Arvers, Cohen, Lowenstein, Antécédents sportifs chez des patients suivis pour addiction, Annales de médecine interne, médecie des addictions Supplément A, Paris, Masson, avril 2000, Vol. 151.

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Published by Jean-Christophe seznec
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