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1 décembre 2014 1 01 /12 /décembre /2014 11:55
Les illusions : réflexions autour de la schizophrénie

« Les images défilent devant moi. Elles vont de plus en plus vite. Je n’arrive pas à saisir leur sens. Je me sens perdu, j’ai l’impression de perdre mes repères, tout se mélange dans ma tête. Les couleurs débordent, elles se mélangent les une aux autres. Certaines m’éblouissent comme le blanc, le bleu ou le rouge. Elles sortent de leur contour. Elles semblent se liquéfier, dégouliner. J’ai peur qu’elles me fassent quelque chose. Désormais, il faut que je fasse attention au liquide.

J’ai l’impression de devenir fou de m’éloigner de la réalité. J’ai le sentiment d’être dans un brouillard, dans un kaléidoscope, c’est terrible, je me sens vide. Les murs se mettent à bouger, à osciller. J’ai l’impression qu’ils vont s’effondrer. Tout se met à se liquéfier comme des mirages dans le désert, comme si tout était en caoutchouc en train d’onduler. Il me faut un traitement de choc. Parfois je vois les tables tourner sur elles-mêmes sans cesse. Cela me fatigue. Les meubles basculent sur eux-mêmes. Plus rien ne tient en place. Tout cela fait du bruit dans ma tête, aussi je me demande si tout n’est pas fait par rapport à moi. Je dois faire attention à ce qui se passe autour de moi. Est-ce que tout cela n’est pas organiser ? Est-ce que ce n’est pas contre moi que tous les objets se mettent à bouger, s’effondre, se liquéfie ? Je me pose des questions. Je n’arrive plus à me reposer, à dormir. Je dois surveiller ce qui se passe autour de moi. Je me sens terriblement angoissé dans ces moments là. Ce n’est pas la première fois que cela m’arrive. »

M. A est un patient schizophrène, âgé de 45 ans, qui se présente à la consultation du dispensaire pour une reprise de ses hallucinations visuelles alors qu’il a arrêté son traitement neuroleptique il y a 2 ans environ.

Monsieur A a été à l’école jusqu’en 3ième alors qu’il vivait seul aux Antilles avec un père illettré. Il a fait par la suite une carrière de danseur international et de professeur (danse contemporaine). A coté, il faisait de la peinture « pour exprimer ce qu’il ne pouvait pas faire avec son corps ». Pour lui la peinture était juste un complément à la danse et qui ne pouvait exister qu’en association avec la danse. Il a arrêté sa carrière artistique à la suite de sa rupture avec sa femme à l’âge de 30 ans. Il est retourné vivre en France chez ses parents. Ceux-ci sont rapidement repartis aux Antilles. Il a préféré resté en métropole. Au bout de quelques mois, il s’est retrouvé sans un sou à la rue comme SDF. Les services sociaux lui ont trouvé une place dans une communauté Emmaus en province. C’est à ce moment que sa maladie a débuté. Au cours de son histoire, il a du être hospitalisé pour des épisodes processuels à 2 reprises en province. Un traitement par Solian a permis de stabiliser sa maladie pendant plusieurs années. C’est ainsi que Monsieur A a décidé d’arrêter son traitement.

Le patient est arrivé sur Paris pour rejoindre un frère et pour commencer une formation d’agent spécialisé en propreté. La réapparition des hallucinations visuelles l’a incité à prendre contact avec le dispensaire de son nouveau secteur pour demander une reprise de son traitement neuroleptique.

D’un point de vue clinique, M. A a présenté une évolution lentement déficitaire de sa schizophrénie, avec un appauvrissement notamment de sa vie relationnelle, de ses intérêts, mais avec une conservation relative de ses capacités cognitives. Il ne danse plus et ne peint plus. Il ne présente pas de trouble dissociatif apparent. Il se plaint uniquement de ses hallucinations visuelles qui le perturbe dans son stage et dans sa concentration. La reprise de son traitement neuroleptique a permis de faire disparaître progressivement ses hallucinations et de donner toute satisfaction au patient pour pouvoir poursuivre celui-ci.

Au-delà de ce cas clinique, on peut se demander si chez les patients souffrant de schizophrénie, des troubles de la perception que cela soit un défaut de captation ou de transmission d’une information, une erreur d’attribution du signal (Exemple d’un patient qui se plaignait de bulles au cœur alors qu’il présentait tout simplement un ballonnement gastrique avec des éructations), une erreur d’association avec d’autres perceptions ou de reconstruction de l’objet initial à partir de plusieurs perceptions, etc., ne peut pas être à l’origine ou du moins être un facteur majeur à l’origine de l’expression symptomatique la schizophrénie (délire, hallucinations, etc.). En effet, le patient présentant des troubles de la perception ne peut se repérer et s’identifier correctement par rapport à son environnement et à son corps. Devant ces informations soit erronées, soit manquantes et/ou soit kaléidoscopique, il tente inefficacement de reconstruire l’ensemble en les réagençant et en créant des liens entre elles pour aboutir au final qu’à une augmentation du chaos et de la dissociation et à la genèse d’un délire pour donner un sens à cela.

Antonio Damasio, neurologue à l’université de l’Iowa, propose une théorie de l’esprit ou du moins de la conscience de soi qui s’appuie sur le dialogue constant entre le cerveau, les émotions et les marqueurs somatiques. Dans certaines pathologies neurologiques, il démontre comment une atteinte de certaines voies nerveuses de la sensibilité peut donner des troubles de la conscience et valider ainsi sa théorie. Aussi, si l’individu présente dans ce système un dysfonctionnement des marqueurs somatiques, l’ensemble du système peut en être perturber pouvant ainsi entraîner des troubles de l’esprit comme on le retrouve chez les patients schizophrènes.

On peut aussi se rappeler de Robinson dans « Vendredi ou les limbes du Pacifique » de Michel Tournier, qui par manque de perception d’un Autre pour se repérer et arriver à s’identifier, a présenté une perte de la cohésion de lui-même, des troubles de la conscience et un délire.

Au delà du théâtre symptômatique de la schizophrénie, à la lumière des réflexions issues de ce cas clinique, je me demande s’il n’est pas possible de mettre en évidence un trouble cognitif élémentaire, et éventuellement un support anatomique à celui-ci, qui pourrait permettre de mieux comprendre et de mieux traiter le cortège de troubles présenté par les patients et rendre plus « lisible » cette maladie.

Antonio R. Damasio : « Le Sentiment même de Soi, corps émotions, conscience », ed. Odile Jacob.

Michel Tournier : « Vendredi ou les limbes du pacifiques ».

Les illusions : réflexions autour de la schizophrénie

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Published by Jean-Christophe seznec
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