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2 novembre 2014 7 02 /11 /novembre /2014 14:53
les charognards sont là
les charognards sont là

Monsieur le Président je vous fais une lettre que vous lirez peut-être si vous avez le temps...

Il est peut-être facile de reprendre la chanson du déserteur mais c'est bien de "désert" dont nous parle sans relâche notre ministre de la santé Marisol Tourraine, pour mieux industrialiser la santé. Mais dans la réalité, le désert, il est où? Qui déserte et pourquoi?

Non, ce ne sont pas certains territoires qui sont désertés par les médecins. Regardez bien! C'est la médecine qui est de plus en plus désertée par des médecins français. Ces hommes dévoués à la science et aux hommes qui ne peuvent plus supporter la situation de maltraitance et d'indignité mise en place par les politiques successives depuis quelques semaines, quelques mois, quelques années… Je connais trop de confrères qui sont partis à l'étranger, qui ont mis la clef sous la porte, ou arrêté la médecine libérale pour devenir des salariés. Combien suivront? Combien resteront? Voulez-vous une médecine sans médecin? Est-cela que vous voulez?

Le tarif conventionné en France est le plus bas d'Europe. Les médecins ne gagnent pas leur vie à sauver celle des autres. Leur savoir a de la valeur. Ne les méprisez pas. Allez à Paris trouver un dermatologue! Au prix de leurs charges, ils ont compris désormais. Ceux qui restent font de l'esthétisme avant de faire de la médecine. Les psychiatres font de la psychothérapie, de l'hypnose et bientôt du coaching, les cardiologues font de l'imagerie et ainsi de suite… Ce n'est pas ce dont ils rêvaient au départ, ils ont eu la nécessité de s'adapter face aux trop nombreuses contraintes. Est-ce ce résultat que vous escomptiez? Il est de plus en plus difficile de se faire soigner même à Paris faute de combattants. Le désert médical est aussi à Paris.

Exercer la médecine est certes un don de soi mais pas un sacrifice. Le médecin a lui aussi une vie et une famille, des besoins et des contraintes... Si le médecin ne se sent pas bien dans sa vie, il ne peut pas être suffisamment à l'écoute, se donner pleinement à l'exercice de son métier et avoir l'engagement et la générosité relationnelle nécessaire à la bonne pratique de son art. Ce n'est pas qu'une question d'argent mais aussi une question de confort, de paisibilité, de reconnaissance et de dignité. Trop de médecins souffrent dans le silence et l'incompréhension de la situation actuelle.

Le tarif conventionné n'a pratiquement pas augmenté depuis les années 80. Par contre votre salaire, Monsieur le Président, a suivi l'inflation. Voici un exemple de la réalité du prix de la médecine selon vos services : Si la baguette était à 60 centimes cela ferait pour la CPAM un dépassement d'honoraire de 400%. Pourtant tous le monde a besoin de manger du pain comme d'un médecin. La baguette est actuellement au moins à 90 centimes. Vous prônez pour la justice sociale alors pourquoi nous sommes la seule profession de France dont les revenus ne peuvent pas suivre l'inflation?

Non seulement vous bridez nos salaires mais vous nous vampirisez notre temps de soin. Nous ne faisons plus du soin mais de la comptabilité. Nous devons sans cesse faire attention d'être bien dans les quotas pour ne pas risquer que la CPAM ne nous accuse pas de délit statistique. Sommes nous là pour nos patients ou pour satisfaire une bureaucratie?

Monsieur le Président, je n'exerce pas la médecine pour compter mais pour soigner. Or ce que n'ont pas compris vos fonctionnaires, c'est que le principale pilier de l'exercice de la médecine est la relation humaine. Lorsque j'examine un patient, j'ai besoin de l'écouter, de comparer ses propos à mes connaissances et de m'appuyer sur la relation humaine qui s'instaure. Pour vous donner l'importance de cette relation thérapeutique, un placébo (qui est porteur de la seule relation thérapeutique) est efficace à 50% dans le traitement de la dépression, fait baisser la tension d'hypertendu et peut même être efficace contre des tumeurs cancéreuses. Vous voulez nous priver d'un tel outil?

Pourtant vous avez choisi de nous voler notre temps relationnel en surinformatisant nos cabinets. Nous sommes accaparés par nos ordinateurs afin de répondre à toutes vos exigences. Nous courrons après le temps afin de gagner correctement notre vie vu ces fameux tarifs conventionnés. Les médicaments prescrits n'ont plus de valeur puisqu'ils changent de nom et de couleur selon le générique pris, sans compter les différences d'efficacités et de qualité selon les excipients et le pays de fabrications. J'ai oublié de vous dire que je ne me suis pas contenter de faire médecine mais j'ai eu la folie de faire un double cursus scientifique entier de pharmacologie du DEUG à la Thèse. Cependant la bureaucratie de la CPAM veut me dire ce que je dois prescrire. Quand on aime, on ne compte pas nous les médecins.

Maintenant vous voulez définitivement abimé notre relation thérapeutique en faisant d'elle une relation de consommation via le tiers payant généralisé. L'instauration de celui-ci va tuer la valeur de notre lien au patient. Déjà nous avons vu la différence dans la relation qu'ont entretenu de nombreux patients aux médicaments lorsque le tiers payant a touché les pharmacies. Nous avons vu l'impact de la CMU sur la relation de soin. Pour beaucoup de ces bénéficiaires, nous ne sommes plus des êtres humains bienveillants mais des producteurs de soins qu'ils consomment allègrement. Sont-ils mieux soigner. Je crois que c'est le contraire. Vous construisez une société consumériste en vous appuyant sur les droits de chacun en oubliant qu'une relation sociale équilibrée s'appuie aussi sur des devoirs. Une relation médicale consumériste déséquilibre cette relation au risque de la rendre inefficace.

Autrefois, j'avais une vacation à l'hôpital. J'étais payé 250 euros pour quatre demi journée par mois. C'est pour vous dire que je ne le faisais pas pour l'argent. J'ai fais cela pendant presque quinze ans. Cette vacation me permettait de recevoir les patients sans sous qui ne venait pas au cabinet ou ceux dont la psychologie ou le statut social faisaient qu'ils étaient dans l'incapacité d'honorer régulièrement leurs rendez-vous. Pourtant, ils ont besoin d'être soigné mais c'est impossible en libéral. Pendant cette vacation, j'échangeais avec des confrères et je me formais. J'avais l'impression d'appartenir à une communauté. Je pouvais faire le lien avec mes patients hospitalisés pour un meilleur suivi. Je prenais des stagiaires afin de leur faire bénéficier de mon savoir et de mon expérience. Du jour au lendemain, comme tant d'autres, j'ai reçu une lettre pour me dire que mon contrat n'était pas renouvelé et que j'étais à la porte de l'hôpital, tout simplement parce que, 250 euros pour 16H de travail au minimum par mois, c'était trop cher pour l'hôpital. Combien cela coute à la société, ce choix de dégraisser l'hôpital en temps de formation, en tiers payant de ces patients en CMU, en santé pour ces gens qui sont dans l'incapacité psychologique ou social de bénéficier d'une médecine libérale lorsqu'ils ont la chance de trouver un médecin?

Les médecins français étaient jusqu'alors internationalement reconnus. Ils sont le fruit d'une longue histoire de France, de la faculté de Montpellier qui fut la première faculté de médecine au monde, en passant par le siècle des lumières, Pasteur et nombre de grands médecins du vingtième siècle. Etre un bon médecin, ce n'est pas être un simple technicien car la médecine ne se résume pas à une somme de savoir. La médecine est un art. Elle demande de l'a propos pour trouver la parole, le geste ou le traitement juste. D'en faire de simples exécutants et des pions d'un système de réseau pour satisfaire une vision économique et dogmatique vont les transformer en fantômes. Le praticien a besoin de se sentir habité par son art pour être suffisamment disponible à son patient et trouver en lui la ressource nécessaire. Cette force, lié à la valeur qu'il a, lui permet de trouver le geste juste au milieu de la nuit ou dans l'immédiateté de l'urgence. Nous avons parfois des vies entre nos mains. Cela n'est pas rien! Depuis, que je suis entré dans un hôpital j'ai vu mourir des pères, partir des enfants et des mères souffrir. Ces gens se moquent des réseaux, de la télétransmission et du tiers payant. Ils veulent juste un médecin compétent et disponible. Ils veulent un être humain à leur coté, pas une machine ou un pion.

A force de faire de multiples réformes, vous tuez la médecine. Vous précarisez ces hommes et ses femmes de bonnes volontés en les coupant de leur histoire et de leur culture qui font leur richesse. Je suis psychiatre notamment spécialiste dans le changement. Domaine que les politiques semblent méconnaitre. Vous et vos confrères semblez obnubiler par le changement. Mais une fois l'idée posée, vous ne semblez pas préoccuper par la mise en œuvre de celle-ci et ses conséquences sur le terrain. Les changements doivent s'effectuer avec douceur, subtilité et psychologie au risque d'aboutir à l'effet contraire. Vous précarisez les médecins, vous leur volez du temps de soin et vous les entravez. La conséquence de cela sera que les patients retourneront voir des spécialistes en médecines parallèles ou autres gourous aux thérapeutiques fantaisistes. Pourquoi? Parce que eux, étant libres, ils auront le temps d'écouter leurs patients et d'établir une relation humaine. Je devrai faire cela finalement si je quitte la médecine classique.

Ces politiques dogmatiques ont volé ma médecine, mon étique et ma chère âme. Demain de bon matin, j'ai tant de confrères qui vont encore fermer leurs portent au nez de leur passé pour aller sur d'autres chemins. Ils n'en peuvent plus de souffrir au travail et d'être en burn-out. N'oubliez pas que le terme de burn-out a été inventé initialement pour les personnels soignants et qu'il a été démontré qu'un médecin en souffrance soignait moins bien car il n'était plus disponible dans sa tête. La carrière moyenne d'une infirmière est de 7 ans. Elles arrêtent car elles disent qu'elles pensaient faire du soin mais on leur demande autre chose: de l'administratif. Dernièrement 30% du recrutement dans les hôpitaux était pour du personnel administratif. C'est bien une soviétisation du système de santé!

Je refuse d'obéir à des diktats inhumains, à ceux qui me coupent de mes patients. Je refuse la soviétisation de la médecine car elle est inefficace. Je refuse que mon activité de médecin devienne comme celle de producteurs de légumes sous le diktat des grandes enseignes. Mes patients et moi, nous ne sommes pas des numéros. Chaque être est différent et mes soins sont personnalisés. Cela demande du temps et de la présence. Si vous aimez l'administration, la comptabilité et bien comptez et mesurez mais si vous me poursuivez, prévenez la CPAM que cela ne servira à rien de me poursuivre comme tant de mes confrères qui se sont rebellés car quand vous viendrez je ne serai plus médecin. Je déserterai la médecine que vous m'imposez. J'exercerai mon métier autrement ou en secteur 3. Là où l'humain a sa place.

Je suis terriblement triste, en colère et désabusé de ce que vous et vos prédécesseur faites de la médecine. Continuez et mes valises seront faites comme beaucoup d'autres. Alors qui vous soignera, vous et vos enfants? Vous le fils de médecin, qu'en pense votre père? Qu'en pense votre enfant interne en médecine?

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Published by Jean-Christophe seznec
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commentaires

christine 02/11/2014 21:52

tu résumes parfaitement ce que nous ressentons toutes et tous ou presque puisque si peu se révoltent. A part quelques fautes d'orthographe :), je n'ai rien à changer à ton texte, merci !